Daniel Pennac
Un bulldozer diesel
Autant le dire, l’histoire commence lentement et comme le style est – parfois – un peu lourd, le lecteur a besoin d’un peu de patience. Dans une petite ville du Wisconsin, la police reçoit un appel téléphonique brusquement interrompu. Par acquit de conscience le sheriff envoie son adjointe faire une vérification sur les lieux. Bon, la maison distante de quelques dizaines de kilomètres est isolée au bord d’un lac et l’adjointe a terminé son service. Mais il en faut plus pour rebuter Brynn, vaillant petit soldat toujours prêt a rendre service. en arrivant sur les lieux,elle découvre deux cadavres et une rescapée. A partir de là, la tension ne faiblit pas pendant trois cents pages. Deux tueurs se lancent à la poursuite de la policière et de la rescapée dans la nuit et la forêt. Entre castors juniors et Mc Gyver, les deux femmes vont rivaliser d’ingéniosité, de courage et de persévérance pour échapper à leurs poursuivants. Unité de lieu, unité d’action, rebondissements – un peu trop – enchainés, l’histoire est palpitante et on a peine à lâcher le livre. La cavale se termine de façon dramatique, et il reste 100 pages. Dans ce dernier quart, la tension est retombée mais on découvre que les apparences étaient trompeuses… Un thriller redoutablement efficace sans fioritures ni effets de manche mais qui impressionne par sa capacité à maintenir la tension.
Un polar à l’ancienne, solide et bien charpenté.
Lincoln Perry est le héros récurrent de M. Koryta, jeune auteur – il est né en 1983 – que je découvre avec ce roman.Classiquement, Perry est détective privé de son état, plus original son client, du moins celui qui voudrait l’être, est un assassin. P. Harisson a bénéficié d’un programme de réinsertion mené par la soeur d’un mafieux, à sa sortie de prison il demande au héros de partir à la recherche de sa bienfaitrice qui a disparu douze ans plus tôt. Perry rechigne à accepter cette étrange demande mais finit par accepter une enquête qui sera longue et tortueuse. Elle plongera dans un passé aux répercussions très présentes. Les rebondissements multiples donnent à ce livre son principal atout : la tension permanente. Les personnages sont finement décrits, les intrigues secondaires ne sont pas extrêmement développées mais elles contribuent à l’intérêt du livre. On a du mal à lâcher le héros avant la fin de sa quête et à l’arrivée, le lecteur n’est pas déçu du voyage dans le temps. A recommander chaudement
Livre critiqué dans le cadre de masse critique de Babelio
Les miscellanées de Mr Bata
Le sous-titre de « Mine de petits riens sur un lit à baldaquin » est plus évocateur que son titre : « rêves d’insomniaque transcrits dans un journal de bord judicieusement déraisonnable » .Ecrit pendant les nuit d’insomnie, pendant un peu plus de 4 mois,ce journal s’ouvre à chaque fois par par une exergue, suivie d’un poème, d’un fragment, parfois d’une nouvelle brève. Tous ces textes tournent beaucoup autour du sommeil et un peu autour de la mort. Tout celà forme un ensemble assez disparate, parfois un peu foutraque, difficile à lire d’une seule traite. C’est un livre qui se déguste le soir au coucher comme une tasse d lait au miel, il plaira aux insomniaques qui retrouveront les pensées parfois incohérentes qui peuplent les longs moments d’attente du sommeil, les autres découvriront au fil des pages un portrait en creux de l’auteur attachant si on va au delà du côté parfois agaçant. La révélation finale prend le lecteur au dépourvu et lui donne envie de reprendre le livre.
Livre critiqué dans le cadre de masse critique de Babelio que je remercie
Lost in translation
Suffit-il d’une enquête pour créer un roman policier ? Dans un japon contemporain qui n’apparait qu’en filigrane, Tamaki, jeune auteure, recherche O, personnage réel ou imaginaire du roman « Innocent » écrit par son idole Midorikawa . Elle rencontre les proches de l’écrivain décédé et dessine peu à peu son portrait et celui de sa maitresse O. A cette intrigue principale se mêle celle du roman de Modorikawa enchâssé dans le texte, et l’histoire tourmentée que Tamaki poursuit avec Seiji son éditeur et amant. On sent au détour d’une note du traducteur que l’aspect formel du texte doit être important en japonais. Affadi par la traduction, il reste une sorte de roman picaresque qui manque à mon sens d’une réelle tension pour pouvoir être qualifié de policier.
Livre critiqué dans le cadre du jury Seuil-policiers de Babelio que je remercie
Fils indigne
A genoux, c’est plus dur, mais c’est çà qui ramène le plus de fric. Six mois qu’il faisait la manche. Au début, il tendait la main debout. Pas bon çà, on ne le voyait pas. Il s’était dégotté une bonne place face à Hédiard.
« T’es encore là toi ? » Pas la peine de lever les yeux pour savoir que le vieux allait remettre çà. Le mieux, c’était de pas moufter. Trois fois déjà cette semaine que l’ancêtre était venu lui sonner les cloches. Cà durait pas bien longtemps et çà se terminait par une pièce, même un billet la dernière fois. Il suffisait d’attendre que l’orage passe.
« Je t’ai déjà dit que tu pouvais pas rester là ! » pestait l’ancien « Regarde toi un peu, à ton âge si c’est pas une honte » Ben quoi ? C’était sa faute si à vingt cinq ans il s’était fait virer de chez ses parents ? Il avait cherché des petits boulots, mais c’est pas de la tarte les petits boulots. Il faut les trouver et après, il faut bosser. Pépère n’avait pas l’air de se calmer « Remues toi donc un peu, fainéant, tu peux pas aller bosser comme tout le monde ? » Franchement, il avait pas envie de lui ressembler au vieux schnock. Tout raide dans son costard noir, même en colère, il avait l’air d’avoir avalé un parapluie. Un gratte papier c’est tout ce qu’il était. Plutôt faire la manche que finir comme çà. Le râleur se calma d’un coup. Il se cassa en deux, lâcha un billet, aussi honteux que s’il avait roté, et partit à toute allure.
Le mendiant attendit qu’il soit juste assez loin pour ne pas entendre « Merci Papa ».
Un château fier et modeste à la fois
Le visiteur aperçoit de loin la tour carrée crénelée qui domine le vignoble et se dit « encore une invention d’un architecte néo-moyenâgeux ». Pour accéder à la visite, on traverse une cour pavée agrémentée de jets d’eau en croisant un ouvrier agricole en train de repeindre un porte. Les apparences sont trompeuses.
« Bienvenue à Chateau Coutet ! – s’exclame Aline Baly – vous venez d’Alsace ? Nous sommes le château alsacien du sauternais, je vais vous raconter… »
Le visiteur attentif apprend que le château date du XIIIe siècle, la tour carrée est donc d’époque. Longtemps propriété de la famille Lur-Saluces, celle d’Yquem, le château a abrité les écuries du plus prestigieux des Sauternes. La légende veut qu’un tunnel relie les deux maisons mais il n’a jamais été localisé. « J’aimerais bien le trouver un jour, il doit receler quelques belles bouteilles » poursuit la guide, qui cache son titre de Directrice Marketing et communication, préférant parler de son domaine avec une passion communicative. Une pointe d’accent américain trahit sa formation dans les meilleures écoles d’outre Atlantique. Elle est revenue au bercail à la demande de son oncle – le pseudo ouvrier agricole aperçu en arrivant – et constitue la troisième génération à la tête du domaine. La famille n’est pas issue du sérail bordelais, ici on ne se la joue pas « grande maison ». Le grand-père, transporteur alsacien, voulait investir dans la région, il s’est décidé selon la légende familiale en un week-end, à acheter Coutet, mis au défi par ses amis de relever un tel challenge. Très vite il a compris que le vin est un métier et que porter un nom chargé d’histoire confère quelques devoirs. C’est pourquoi il s’est rapproché d’une grande famille du vignoble qui assure la vinification et la distribution.
Place à la visite, elle commence naturellement dans la vigne, par une leçon de climatologie : les cinq communes de l’AOC Sauternes sont au confluent du Ciron et de la Garonne. Les eaux froides du premier provoquent dès la fin de l’été des fréquentes brumes matinales qui se dissipent comme dans tous les bulletins météo en cours de journée. L’alternance quotidienne de brume et de chaleur favorise le développement du précieux Botrytis cinerea, « pourriture noble » qui donne son caractère au vins de l’appellation.
Dans le pressoir on note à côté u matériel pneumatique moderne, d’énormes presses verticales venues de Lyon. Cette particularité du domaine intéresse beaucoup d’oenologues. En substance, elle permet au prix d’un surcroit de main d’oeuvre un pressurage prolongé des précieux raisins.
Passage dans les chais, longs de 100 mètres où s’alignent les barriques. Dans ces écuries reconverties le vin vieillit doucement pendant 18 mois.
C’est enfin le moment de la dégustation, le vin de Coutet et opulent à l’extrême, on y cherche un peu le côté tranchant censé être lié à son nom – qui vient de couteau – mais on y trouve sans peine les notes d’ananas caractéristiques. Aline Baly le recommande avec de la dinde ou un beau plateau de fromages. L’usage traditionnel en vin de dessert lui fait un peu friser le nez, qu’elle a joli.
Fin de la visite, aux antipodes des parcours formatés de la plupart des grandes maisons, le visiteur a bénéficié d’un accompagnement chaleureux et vivant. Très impliquée dans l’exploitation, Aline Baly fait partager sa fierté d’un premier grand cru classé qui sait rester modeste.
Une vision, deux coupables et un pigeon
Tout ou presque a été écrit sur la dernière production de la chef de file du « rompol » à la française. De l’impatience des aficionados – 3 ans d’attente depuis « Un lieu incertain » – aux néophytes décontenancés face à l’équipe de bras cassés du « pelleteur de nuage » Adamsberg. Les critiques pourtant avisés du « Masque et la Plume » ont ainsi réduit un peu vite ce livre à de la littérature pour nanas. Il est certain que pour goûter la galerie improbable de personnages qui fait le charme de cette série, il vaut mieux être entré un peu plus tôt dans la brigade criminelle assez foutraque dirigée par le commissaire Adamsberg. Autour du lieutenant hypersomniaque, l’adjoint alcoolique hypermnésique et l’armoire à glace « embedded » répondant au doux prénom de Violette, on retrouve avec plaisir le fils caché, le voisin résistant, voire l’assassin d’une précédente affaire. Celle-ci flirte avec le fantastique à son origine : une jeune femme a vu dans son village normand l’armée furieuse, une cohorte de fantômes qui annonce la mort prochaine des pires ordures du voisinage. Cela n’empêche pas l’enquête d’être solidement menée, doublée par une intrigue secondaire étoffée. Adamsberg n’hésite pas à franchir la ligne jaune en laissant échapper un suspect qu’il croit innocent. Bien sur tous les coupables finiront par être démasqués, à l’issue des rebondissements qui vont bien. S’il fallait une ultime raison de lire ce livre, elle pourrait être donnée par le leitmotiv du pigeon Hellebaud, objet d’une troisième enquête parallèle, qui sera résolue de façon inattendue tant par la méthode que par l’enquêteur. L’ouvrage est donc hautement recommandable, en s’étant si nécessaire familiarisé avec les personnages, par exemple avec l’incontournable « Pars vite et reviens tard ».
Dans les cuisines de la Cabro d’or
« Au fond on prépare les entrées, à gauche les viandes et ici les poissons ». Michel Hulin fait visiter sa cuisine à ses clients privilégiés. Dans quelques minutes ils vont déjeuner en compagnie de la brigade de La Cabro d’or, aux Baux de Provence pendant le service de midi. « Pour le moment c’est calme mais bientôt çà va bouger » poursuit le chef. Une dizaine de personnes s’affaire dans une ambiance concentrée. Une table a été dressée au bout de l’espace de travail et les convives s’installent juste avant le coup de feu. Une imprimante crache un ticket, le chef annonce « Une royale, un carpaccio, deux turbots pour suivre ». Les cuisiniers concernés répondent en coeur « Oui chef », non sans un brin d’ironie. Très vite on s’affaire autour des fourneaux et les premiers clients sont servis. Le maître des lieux surveille le moindre détail, aucun plat ne quitte la cuisine sans qu’il n’ait donné son feu vert : une sauce pas assez chaude et c’est trois assiettes de ravioles à refaire, accompagnées de quelques noms d’oiseaux. « C’est maîtrisé » précise-t-il avec un clin d’oeil aux clients.
Régulièrement, il prend un moment pour expliquer les activités de chacun, faire goûter à la volée une tranche de truffe ou vérifier que la dégustation est agréable. « Le service en cuisine, çà ne se raconte pas çà se vit » conclut le chef. Ouvrir de la sorte sa cuisine à ses clients demande certainement une grande confiance en son équipe et en son travail. Pour ceux qui bénéficient d’une telle expérience, elle est inoubliable.
Un trent-huit tonnes à Hong-Kong
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Attention poids lourd, Harry Bosch est de retour. L’inspecteur, à qui il est désormais difficile de ne pas associer le visage de Clint Eastwood, enquête sur le meurtre en apparence assez banal d’un épicier de quartier chinois. Assez vite, la piste des triades, sorte de mafias chinoises importées aux USA, apparaît derrière ce crime. L’histoire prend un tour dramatique et personnel quand Bosch reçoit par téléphone une vidéo de sa fille, qui vit à Hong-Kong et a été enlevée par une de ces triades. Le message qui accompagne la vidéo lui enjoint de libérer le principal suspect de son enquête. N’écoutant que son instinct paternel, l’inspecteur va tenter de libérer sa fille en un aller-retour éclair à Hong-Kong. Il n’y a pas que le héros récurrent de Connelly qui soit un poids lourd, ce livre l’est en quelque sorte aussi. L’histoire est bien construite, même si elle démarre un peu lentement et qu’il n’y a pas d’intrigue secondaire . La tension est permanente, à partir de la page 142, même si on s’ennuie un peu avant et la fin est surprenante à souhait. Les personnages autour de Bosch sont assez en retrait et manquent un peu d’épaisseur. Ce qui frappe surtout, c’est le côté totalement linéaire du récit, centré sur un héros qu’on ne lâche jamais de la première à la dernière phrase. Il s’agit donc d’un livre costaud et solide qui ne privera pas les fans de Connelly de leur plaisir. On peut se demander néanmoins si face à d’autres constructions un peu plus complexes (comme l’excellent « Les leçons du mal » de T. Cook dans la même collection) sa structure n’est pas un peu datée. merci à Babelio et à l’éditeur |

